PORTRAIT : Van Gogh, ma mère et moi.

Tout le monde connaît Van Gogh mais il s’agit souvent d’anecdotes déformées, amplifiées et travesties. Mama Pitch a enquêté, et le réel est bien plus intéressant que la fiction… Tendez bien l’oreille !

Je n’ai pas énormément de souvenirs de ma mère, mais j’ai en mémoire, ces petits instants de lucidité où elle tentait de m’apprendre des choses. 

1987 : J’ai 4 ans et une attention comparable à celle d’un croissant au jambon.

Je trouve le portrait d’un roux avec une pipe dans un livre. 

– “Haaaan, c’est nuuuuuulll”

– « Tu sais qui c’est ? (me demande-t-elle agacée) C’est Van Gogh, le plus grand peintre du monde. » 

Bon… Pour l’objectivité on repassera. Mais faut comprendre aussi ! J’ai 4 ans et un boulot à temps plein : je suis éleveuse de bourgeoises blondes décérébrées qui s’appellent toutes Barbie. C’est donc naturellement que je m’en fous.

– « Tu sais qu’il s’est coupé l’oreille ? »

Elle me connaissait quand même un peu ma mère. 

– ”Pourquoi il s’est coupé l’oreille ? Qu’est ce qu’il en a fait ? Est-ce qu’il était fou ? Quand est-ce qu’on mange ? Tu m’achèteras une Barbie Malibu ?

– Je te raconterai mais pas aujourd’hui… C’est trop triste Jasmine”.

Si ma mère avait tendance à débiter des conneries aussi vite que Stephen King écrit des livres, je vous jure qu’elle avait foutrement raison.

C’est pourquoi aujourd’hui, je vais vous éclairer sur ce bonhomme, définition même de LA victime.

Tendez donc l’oreille, on commence… 

Vincent naît le 30 mars 1853 aux Pays-Bas, il est l’aîné de 6 enfants. Son père est le pasteur de la paroisse (personne n’est parfait). Très jeune, son caractère taciturne inquiète grandement sa famille tout autant que ses échecs scolaires à répétition. Le monde artistique, Vincent, est tombé dedans quand il était petit. Dans la famille, il y a beaucoup de grands négociants d’œuvres d’art (autant vous dire que ça discutait sévère du marché de l’art devant le Stamppot du dimanche midi).

A 20 ans, pistonné par son oncle, il obtient un emploi à la prestigieuse « Maison Goupil » à La Haye où il sera un employé modèle pendant 5 ans. Dans la foulée, on lui propose une promotion à Londres, Vincent répond à l’appel. Il loue une chambre sans prétention (on connaît les prix des loyers et il n’est pas là pour faire la bamboche) et là bim ! Il se cogne l’orteil sur la table basse de l’amour. Il tombe désespérément amoureux d’Ursula, la fille de sa logeuse.

Loin de repousser ses avances, la jeune femme le laisse croire qu’ils vont pouvoir bientôt vivre cet amour qui le consume. Il va alors s’investir de manière immodérée dans cette relation qu’il pense réciproque sans savoir qu’il devra malheureusement se la mettre… sur l’oreille. Ursula ne fait que minauder, elle est déjà mariée (reconnaissons que cela peut-être génant). Très ébranlé par ce naufrage sentimental, Vincent a déjà l’impression d’être au bout de sa vie. Et il n’a pas tout à fait tort.

TOUTES DES S*****S SAUF DIEU

Vincent (parfois légèrement excessif ), se tourne alors vers la religion, dévorant Les Evangiles et bingeant les messes aussi fort que la dernière saison de Games of Thrones.

Il envoie une missive à son ecclésiaste de daron pour lui annoncer sa décision de devenir prêtre. Évidemment soutenu dans ce choix par sa famille, il entre au séminaire. Mais très rapidement, il s’y ennuie. Rester immobile derrière une chaire, on va pas se mentir, Vincent, ça l’emmerde et il n’hésite pas à le dire. Bon ok. Plan B : Dieu fera de lui un missionnaire !

Go, go, go pour une mission d’évangélisation en Belgique (perso, je n’ai jamais compris l’intérêt de ramener Eve Angeli aux Belges, mais bon). Les débuts sont très laborieux. Les prêtres ne sont pas les bienvenus chez les ouvriers et les mineurs, persuadés que leurs conditions de travail et leur extrême pauvreté, l’Eglise s’en tamponne l’encensoir. Mais Vincent est différent, il gagne le respect des travailleurs en écoutant leurs revendications, les aidant à les formuler en plaidant leur cause.

On raconte même qu’il aurait sauvé un mineur coincé après un coup de grisou. Seulement voilà, il commence à emmerder un peu les hautes instances le hollandais syndicaliste. On lui prie très gentiment de faire son paquetage et d’aller voir ailleurs. Van Gogh, doit faire face (encore) à une grosse remise en question.

DU PRESBYTÈRE À LA MISÈRE

Persuadé d’être promis à un destin exceptionnel, Vincent décide de devenir artiste (et après tout pourquoi pas, il a déjà le talent). Hop ! Retour aux Pays-Bas, où sa famille, lassée de tous ses échecs, lui tourne le dos. Tous sauf un ! Son frère, Théo, qui lui voue un amour inconditionnel, est persuadé que son frère est un grand artiste. Aussi admiratif qu’inquiet, il lui verse chaque mois, une petite pension pour ses frais de vie.

Vincent peint alors ce qui sera plus tard considéré comme son premier chef-d’oeuvre : « Les Mangeurs de Pomme de Terres », où il dépeint toute la misère de la condition paysanne et ouvrière. Inspiré par Rembrandt, Van Gogh fait preuve dans ce tableau d’une rare audace en matière de composition.

Le problème, c’est que l’état mental de Vincent commence à se dégrader. Il entame une vie d’extrême pauvreté et de solitude absolue qui seront ses plus fidèles compagnes. Sujets à des crises étranges, il lui arrive souvent de se réveiller en pleine rue sans aucun souvenir ( à mon époque on appelle ça une biture, mais bref c’est pas le sujet ). Vincent lui, c’est un gars qui cumule… crises d’hystérie, épilepsie, schizophrénie, troubles bipolaires… Aucun diagnostic ne lui sera épargné. La psychiatrie est une science balbutiante et il en fera les frais.

Il quitte les Pays-Bas pour la Provence dont il hantera les paysages pour les immortaliser. Il rencontre la lumière du Sud et ses tableaux s’éclaircissent.

Lors d’un bref séjour à Paris, il fait la connaissance d’autres grands peintres tels que Pissaro, Toulouse Lautrec, Monet (dont il admire le travail), Gauguin avec qui il se lie d’amitié et… la fameuse « Fée Verte ».

L’absinthe, très en vogue dans le milieu artistique et bohème de l’époque, a de terribles répercussions sur la santé mentale déjà fragile de Vincent.

Il décide alors de s’établir à Arles, où l’on regarde d’un très mauvais œil, ce peintre raté, sans le sou, et qui, visiblement travaille du chapeau de paille. Vincent vit au dernier stade du dénuement social. Installé dans la fameuse « Maison Jaune », il est parfois privé de contact humain pendant des semaines.

Oui, je sais… Nous aussi. Mais laissez moi finir ! Sacrées petites gougères au cantal !

« La chambre à Arles » -Van Gogh-1888

Persécuté par les habitants à qui il commence sérieusement à casser les bonbons, il est montré du doigt et même parfois battu. Une victime, je vous dis !

Comparativement, “Rémi sans famille”, c’est le rêve américain ! Ses réactions imprévisibles, ses crises de plus en plus fréquentes, engendrent délires, hallucinations, et même parfois consommation de peinture (assaisonnée au plomb, c’est bien plus savoureux !)

Van Gogh, développe parallèlement un trouble appelé Xanthopsie, une maladie oculaire qui se traduit par un voile jaune uniforme, fortement aggravée par sa consommation d’absinthe. Ceci explique la prédominance du jaune dans ses peintures, qui deviendra une de ses marques de fabrique.

Suite à une visite de son frère, consécutive à une énième crise, il prend la décision d’appeler son ami Gauguin et de lui proposer une colloc. Paul finit par accepter, ses frais étant réglés par Théo Van Gogh en échange d’un tableau par mois.

LA FIN D’UNE BROMANCE

En octobre 1888, Gauguin pose ses valises à la maison jaune. Leurs caractères se révèlent rapidement incompatibles, les disputes sont perpétuelles et très violentes. Paul et Vincent n’ont pas la même vision de l’art et Van Gogh se sent de plus en plus incompris : si même un de ses pairs et ami ne comprend pas son message, qui le pourra ? (Alerte SPOILER : Personne avant la fin du XIXe siècle Vincent !)

Gauguin, à bout en seulement 2 mois, et profitant d’une notoriété naissante à Paris annonce son départ. Vincent le supplie, Gauguin ne doit pas l’abandonner. Paul fait ses bagages. Une fois la chambre vide, Vincent réalise que la solitude est de retour, plus dévorante et revancharde que jamais.

Le soir-même, vous savez… Il se tranche l’esgourde, l’emballe dans un papier à dessin et la confie à amie commune pour la remettre à Gauguin. 

On a longtemps pensé qu’il l’avait fait pour cette femme, suite à une rivalité avec Gauguin, mais les écrits retrouvés confirment la version que je viens de vous livrer.

Vincent est retrouvé le lendemain baignant dans son sang. Hospitalisé immédiatement, le psychiatre lui demande d’expliquer son geste : Pour lui, offrir à Gauguin une partie de lui le pousserait à rester (sans être coach en relations humaines, je ne peux que fortement déconseiller cette méthode).

Il est interné à l’asile de Saint-Rémy où il se confie pour la première fois sur son état mental. Il se dit « persécuté par un mal invisible, violent, brutal et agressif », il est terrorisé par ses crises et redoute plus que tout de faire du mal à quelqu’un. Ses œuvres s’assombrissent de nouveau, il est maintenant persuadé d’être « artistiquement trop en avance sur son temps » et, comme vous le savez, l’histoire lui donnera terriblement raison.

En janvier 1890, un critique d’art nommé Albert Aurier rédige une critique de deux pages sur son travail. Ce sera là la seule éloge qu’il connaîtra, la plupart des gens décrivant sa peinture comme horrible et disgracieuse.

« N’y a-t-il eu jamais un peintre dont l’art s’adresse aussi directement aux sens, à la grâce de son indéfinissable parfum de sincérité envers la chair et la matière de sa peinture ? Cette force brute, cet authentique artiste qu’est Vincent van Gogh se dresse au dessus de tous »

Une lueur d’espoir dans un cœur déjà bien éreinté. 

MODE KLEENEX « ON »

Mesdames et messieurs, veuillez attacher vos ceintures nous allons traverser une zone de turbulences émotionnelles. En cas de nécessité, des Kleenex sont à votre disposition.

Prêt à sortir de l’hôpital, il lui arrive à l’oreille que les Arlésiens ont fait circuler une pétition pour interdire son retour.

Face à cette nouvelle claque, Vincent fait son paquetage… encore, s’acquitte de ses dettes… encore, et quitte le sud… encore pour rejoindre Auvers/Oise où il retrouve pendant un temps une certaine quiétude. En même temps, lorsqu’on est au fond, on ne peut que remonter… hein ? hein ?

Il rencontre alors le Docteur Paul Gachet, un médecin homéopathe féru d’art et sculpteur lui-même. A ses côtés, Vincent s’apaise, parvient à anesthésier (légèrement) ce mal qui le ronge… Mais par-dessus tout, il trouve enfin une oreille attentive (tout ce qui lui manquait). Cette amitié le porte, il trouve enfin quelqu’un qui souhaite le comprendre et non le changer, accorde du crédit à son art et l’aide à se débarrasser de ses addictions.

« Portrait du Docteur Gachet avec branche de digitale » -Van Gogh-1890

Vincent peut enfin dormir sur ses deux… Hum. Lors de ce dernier séjour à Auvers sur Oise, Vincent peindra près de 75 tableaux. Malheureusement, cette parenthèse ne suffira pas à le sauver des démons qui le hantent.

Le 27 juillet, Vincent titube jusqu’à son auberge et s’évanouit au pied des tenanciers, une balle de révolver fichée dans le ventre.

Sur ce point, les hypothèses divergent, si il est admis dans les livres qu’il s’est volontairement donné la mort, une théorie en faveur d’un homicide involontaire commis par deux jeunes garçons a vu le jour en 2011.

Mortellement blessé à l’estomac, Vincent agonise pendant près de 40 heures avant de s’éteindre dans les bras de son frère Théo.

MODE KLEENEX « OFF »

La vie s’acharne parfois, on peut dire qu’avec Van Gogh elle n’a pas fait les choses à moitié.

En 2016, le livre de comptes qu’il avait remis à sa logeuse fut retrouvé, il contenait une soixantaines de dessins, aujourd’hui d’une valeur inestimable. Vincent trouvait son inspiration dans la nature, à laquelle il prêtait des vertus divines et rédemptrices capables d’élever l’humanité et de lui offrir l’éternité.

Sur ce point, c’est une réussite.

Elle avait raison, ma mère, de dire que son histoire était triste.

Rejeté par tous durant toute sa vie, il est aujourd’hui reconnu comme l’un des peintres les plus révolutionnaires de l’histoire. Acteur incontournable de grands courants tels que le naturalisme, l’impressionnisme et le pointillisme, participant à l’avènement du fauvisme et de l’expressionnisme, il aura été souillé tout au long de ses 37 années d’existence.

Van Gogh ne vendra qu’un seul tableau de son vivant : « La Vigne Rouge » et pour la somme de 400 francs (environ 800 €) et laissera derrière lui plus de 2000 oeuvres, toutes considérées comme en avance sur leur temps.

Le slogan : « Achetez aux artistes de leur vivant. Après cela ne leur sert à rien et vous n’aurez plus les moyens » est largement inspiré de son histoire, connue pour être l’une des plus tragiques du monde de la peinture. 

La vie de Vincent Van Gogh, par ses errements, ses malheurs et son acharnement à lui maintenir la tête dans la boue, nous raconte peut-être aussi qu’une grande œuvre se construit dans le temps et que ce sont les petites histoires qui font la grande.

Je vous laisse sur la réponse de Vincent à la question : « Est-ce que les peintres sont fous ? »

« Les bons…il semblerait. »

Bien, nous allons maintenant atterrir, j’espère que vous aurez passé un « excellent » moment sur ce vol en notre compagnie. N’oubliez pas de jeter vos mouchoirs en partant, dans le respect des gestes barrières… évidemment.

Mama Pitch doit maintenant vous quitter pour aller mater l’intégrale de « Oui-Oui ».

Grace à une équipe sérieuse, une extrême vigilance, et des ingénieurs en casques jaunes, notre récolte de liens de la semaine a été épargnée par le gel et n’attend plus que vous. En soupe ou en gratin, une connaissance toujours savoureuse à portée de main.

Jasmine.B (ingénieur chez Lustucru)

LIENS :

Lectures :

Audio :

Vidéo :

Bonus :

  • Je ne peux que vous conseiller l’excellent film « At Eternity’s Gate » de Julian Schnabel avec Willem Dafoe et disponible sur Netflix. Je vous laisse la bande annonce ci dessous (clic clic clic)
  • Pour ceux parmi vous qui aiment les romans graphiques, je vous conseille l’ouvrage de Danijel Žeželj, un vrai bijou qui s’accorde le luxe de conter Van Gogh sans aucun mot, ni aucune couleur. Magnifique !
-Editions Glenat- Prix moyen : environ 22€

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