FAIT-DIVERS : La serial-killer sans visage

Pour commencer, cette histoire aurait pu être écrite par M. Night Shyamalan tant son twist final est incroyable… et amusant.
Une manière (subtile) de vous dire de rester jusqu’à la fin.

Elle sera qualifiée par les médias de « plus grande énigme criminelle de l’Histoire ».

Il est vrai que si l’on compare le nombre de victimes, « Jack L’Eventreur » ou même le « Zodiac » sont de petits joueurs.
Responsable d’une quantité incroyable de meurtres, cambriolages et agressions, une femme a vraiment donné du fil à retordre à la police allemande.
Dénuée de modus opérandi, elle a désarçonné bon nombre d’enquêteurs et profilers.
Et les a grandement fait passer pour… des cons.

DES CRIMES ET DELITS EN CASCADE

Tout commence en mai 1993 lorsqu’une femme de 62 ans est retrouvé étranglée avec un fil de métal à Idar-Oberstein.


[NDLR : Si vous souhaitez prononcer le nom de cette ville à haute voix, je vous conseille d’éloigner les personnes à risque et de mettre un masque]

La scène est assez pauvre en indices. Tout semble malheureusement indiquer que ce crime restera non élucidé. Mais…
L’utilisation de l’empreinte génétique dans les enquêtes criminelles commence à devenir « la reine des preuves », permettant d’inculper mais aussi d’innocenter. Enfin… la plupart du temps.
On retrouve donc de l’ADN sur une tasse de café au milieu de la scène de crime. Celle-ci est prélevée et mise de côté, les possibilités de comparaison avec les fichiers déjà existants étant assez restreintes.

Cet échantillon permettra néanmoins de déterminer le profil génétique et le sexe du tueur.
Et il s’agit d’une femme ! Ce qui se trouve être assez exceptionnel, en effet le secteur du meurtre en série n’ayant pas encore fait de la parité une lutte sociétale.

Ce profil génétique est donc étiqueté, placé dans une belle boîte en carton et remisé.
Des années 94 à 2000, notre meurtrière, que j’appellerais désormais « Gertrude » pour plus de simplicité, va se tenir à carreaux. Elle ne laissera plus traîner son ADN comme un vieux gilet en fin de soirée.
La police allemande pense naturellement que la mystérieuse bougresse a peut-être eu des enfants, finit en prison, ou est tout simplement… décédée.

Mais que nenni mes petits bretzels !

En mars 2001, à 500 kilomètres du premier meurtre (à Fribourg en Brisgau), on retrouve un brocanteur assassiné de manière extrêmement brutale.
La barbarie de ce meurtre va grandement ébranler les enquêteurs qui vont se jurer d’en retrouver le coupable.
Gertrude et son ADN, vous savez… c’est un peu comme Barbie et ses escarpins, elle en sème partout. Les policiers rapprochent alors les deux homicides. Ils auraient été commis par cette même femme.
Octobre 2001 : un enfant se blesse avec une seringue usagée présentant des reliquats d’héroïne et… l’ADN de Gertrude.
La police avance alors l’hypothèse qu’il s’agit d’une toxicomane prête à tout pour s’acheter de la drogue.

Pour eux cela expliquerait la sauvagerie des crimes précédents, la suspecte devait être en manque.
Elle devait avoir faim aussi puisqu’on retrouvera son ADN sur un biscuit dans une remorque forcée puis dépouillée.
Gertrude, rentres chez toi, tu es ivre.

Septembre 2004 : Gertrude passe la frontière française pour se rendre dans le Jura dans la ville d’Arbois, et… ce n’est pas pour acheter du Comté.
Pas de meurtre cette fois-ci, mais la séquestration d’un commerçant et de sa femme pour un butin de 3000 €, des bijoux et des lingots d’or.
Les gendarmes trouvent une arme factice portant l’ADN de celle que les policiers allemands appellent désormais : « Das Fantom« .
Jusqu’en avril 2007, Gertrude s’en tiendra à des cambriolages, des braquages et des vols de voitures. Près d’une trentaine en tout. Sacrée Gertrude !
Puis on retrouve son empreinte génétique sur une scène de règlement de comptes entre gens du voyage.
Bien que les témoins affirment n’avoir vu que des hommes, les policiers en sont sûrs ! Cette vile gredine sait désormais brouiller les pistes !!!
Quelle adversaire coriace cette Gertrude !

Avril 2007 : L’histoire va prendre de l’ampleur et créer un émoi national.
Sur un parking de la ville d’Heilbronn, deux flics en service sont abattus froidement dans leur voiture sans sommation aucune, entrainant la mort d’une jeune policière et blessant gravement son coéquipier, dont le témoignage sera inexploitable.
Gertrude, que personnellement, j’aurai plutôt baptisée « Das Sieb » (la passoire), laisse encore son ADN partout dans la caisse.
Elle gagne alors en notoriété et se voit attribuer un nouveau sobriquet : « Le fantôme d’Heilbronn ».

DES MOYENS COLOSSAUX

Alors là mes petites saucisses de Frankfort, on rigole plus !
Les policiers cataloguent Gertrude en « tueuse de flics ».
C’est un statut « particulier » qui laisse généralement peu de chances au suspect.
Bien décidée à l’appréhender, la neutraliser, ou l’atomiser, la police allemande fait donc appel à Interpol où une cellule de 30 personnes travaillent jour et nuit à recouper les pistes et construire toutes sortes de théories, de la plus crédible à la plus farfelue.
Est-ce une hermaphrodite, un agent secret ?
Interpol offre alors une récompense de 150 000 euros à toute personne permettant d’appréhender cette dangereuse trublionne.
Loin d’être efficiente, cette récompense entraînera de nombreux faux témoignages et tout autant de pistes à vérifier.

Pendant ce temps, Gertrude continue son carnage…

Trois hommes de nationalité Géorgienne sont retrouvés lestés au fond d’un lac. Abattus d’une balle dans la tête pour deux d’entre eux, le troisième étranglé.
Et comme d’habitude, vous commencez à la connaître la Gertrude, elle a encore léché les accoudoirs. Mais cette affaire complique grandement l’énigme !
En effet la voiture appartenait à un indic en mission d’infiltration d’un réseau relié à Al-Qaïda.
Si Gertrude se met au terrorisme, on n’est pas sortis du sable…

Les policiers allemands commencent à être réellement inquiets (mieux vaut tard que jamais…), ce « fantôme » féminin semble monter d’un cran dans la violence et se rapprocher de milieux peu fréquentables. Peut-être vend-t-elle désormais ses services en tant qu’assassin ?
Encore des cambriolages… des vols avec violence.

Automne 2008 en Lorraine, pendant que les arbres se dépouillent de leurs dernières feuilles, trois voleurs de voitures sont arrêtés et le profil ADN de Gertrude est encore collecté.
Mais ces malandrins refusent (poliment) de coopérer et resteront muets.

Cette affaire devient alors une priorité nationale et l’Allemagne sombre dans la peur et la paranoïa.
Les autres pays commencent à jaser.
Une tueuse en série qui sévit depuis prés de 16 ans, une quarantaine de preuves ADN et la sombre gourgandine qui court toujours.

Mais que fait la police ?

Ok ! Bien ! Bon ! D’accord !
Passons la prime à 300 000 euros !
On va bien finir par la coincer cette friponne !
Les enquêteurs ne le savent pas encore, mais ils sont déjà morts.
La solution arrive… Malheureusement pour eux.

RESOLUTION

Avant de conclure, je voudrais vous parler du « Rasoir d’Ockham » aussi appelé « principe de simplicité ou parcimonie ». C’est une heuristique très utilisée, notamment en médecine.

Pour faire court : « Si tu entends des sabots, pense cheval, pas zèbre ».
Ou encore « pourquoi faire compliqué lorsqu’on peut faire simple ? »

Les autorités teutonnes auraient dû y penser ! Pendant qu’ils cherchaient ceci :

Il fallait chercher par là :

« Déso, je savais pas qu’il fallait pas cracher dans les tubes… »

Sérieusement . Oui. Je sais. C’est terrible.
Et vous, craquantes petites Kartoffeln ? Avez-vous compris le « Rasoir d’Ockham » ?
Quel est pour vous l’hypothèse la plus probable ?

  1. Une tueuse à gages d’une soixantaine d’années accroc à l’héroïne, rattachée à Al-Qaïda qui se ballade toute langue dehors pour tuer des Géorgiens voleurs de voitures et rendre justice à une famille de gens du voyage tout en mangeant des vieux biscuits trouvés dans une remorque ? (KAMOULOX)
  2. Une contamination par une laborantine de lots de kit de prélèvement, distribués dans toute l’Europe ?

Même si je paierai VRAIMENT très cher pour voir le film de la première, on est d’accord que la seconde est quand même bien plus vraisemblable…
Naturellement, lorsque les journaux dévoilent la triste vérité le 25 Mars 2009, l’Allemagne devient la risée du monde entier en matière d’investigation criminelle :

Et voilà la légendaire image de l’enquêteur allemand tachée à jamais…

A l’heure actuelle, c’est encore un sujet douloureux pour les forces de police allemandes et un support d’apprentissage dans la formation des agents membres des SIC (Sections d’Investigation Criminelle) du monde entier.

Mais à toute chose, malheur est bon. Une grande vérification de tous les kits de prélèvement de ces lots fut ordonnée et les normes de stérilisation et de manipulation seront grandement durcies.
Créant un précédent, cela permettra aussi aux avocats de pouvoir invoquer « la contamination de preuve » ou « transfert d’ADN » dans la défense d’un suspect et d’ordonner des examens complémentaires.

Gertrude, qui n’était rien de plus qu’une laborantine, fut sans le savoir, recherchée par Interpol et sa tête, mise à prix à 300 000 €. Elle se refusa à tout commentaire et… on peut la comprendre.

Nous voilà à la fin de ce pitch qui je l’espère, vous aura appris et amusé.
Et puisque vous avez été très sages cette semaine, vous avez mérité de beaux liens fermes et soyeux sur cette histoire et sur l’ADN en criminologie de manière générale.
Du savoir bien gagné !

Jasmine B. (palefrenier à Reykjavik)

LIENS :

Lecture :

  • Un article très intéressant du site police-scientifique.com sur l’histoire de l’ADN en criminologie.
  • Et enfin un article très complet sur l’utilisation du FNAEG (Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques), législation, techniques, éthique, retombées juridiques.
    Si vous ne devez en lire qu’un, prenez celui-ci : « Fichier national automatisé des empreintes génétiques« 

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